Ci-dessous, vous pouvez écouter quelques musiques et chansons. Il en manque beaucoup ! Notamment, celles de certains de mes amis, car je n'ai pas encore les outils nécessaires pour les mettre en
ligne.
Pierre Drachline ou de la difficulté d'être vivant
Le thème des "enterrés vifs" est un thème récurrent de la littérature. Toutefois, Pierre Drachline, dans son roman "Une si douce impatience", a réussi à renouveler
le genre.
Le narrateur est-il un cadavre ou est-il enterré vivant ? Si incertitude il y a, nul doute qu'elle soit volontaire. Pour Drachline le mort et le vif sont intimement
liés, et ce depuis la naissance, et le texte fourmille de phrases lapidaires qui vont en ce sens. Par exemple lorsque le narrateur prend conscience qu'il est dans un cercueil :
"Un médecin a dû constater ma mort clinique. [...] Cela me chagrine moins que d'avoir été déclaré vivant à la naissance."
Les vivants vivent comme s'ils étaient déjà morts. Toute la dialectique du texte est fondée sur ce glissement permanent entre la vie et la mort. C'est que le monde
se réduit un espace étroit, semblable à un cercueil, dans lequel on s'enferme entre des parois de conventions, d'idéaux illusoires, de libertés conditionnelles, d'esclavages consentis comme ceux
du travail ou de l'amour, de lendemains qui n'ont jamais chanté que pour les exploiteurs et les tyrans... Le seul amour que le narrateur consent à reconnaître c'est celui d'une femme qui lui a
toujours demandé ce qu'il ne pouvait lui donner, ou ce qu'il s'est toujours appliqué à ne pas lui donner. C'est sans doute dans ce livre la forme la plus douce de la non-communication générale.
Et finalement la seule communication vraie qu'il y aura entre cet homme et cette femme se fera non par l'intermédiaire du langage mais par le martèlement des poings de la femme sur le
cercueil...
L'humour n'est jamais absent de ce tableau en forme de bilan. A priori, on pourrait penser qu'il s'agit de cynisme, c'est-à-dire de quelqu'un qui se moque de la
jouissance des autres. Mais rien n'échappe à la plume de l'auteur, et surtout pas lui-même. L'humour de Drachline est sans doute l'illustration même de la fameuse formule "l'humour est la
politesse des désespérés". Car à la lecture apparaît paradoxalement en filigrane le portrait d'un être condamné à la déception pour avoir une trop haute opinion de l'être humain... Et c'est
peut-être là le véritable "cercueil" de Pierre Drachline : de n'avoir jamais accepté que la médiocrité soit partie intégrante de l'humanité. Il ne s'y résigne pas, mais il ne la combat pas ni ne
la dénonce, il l'observe et s'en tient éloigné. Autant dire qu'il garde une distance prudente vis-à-vis de ses semblables, même si, rarement, il reconnaît en certains d'entre eux des frères de
captivité : "Je ne me suis senti proche que d'individus. Singuliers. Inattendus. Souvent mes contraires. En aucun cas ils n'auraient pu former un groupe."
Pierre Drachline n'est pas de ceux qui s'engagent : "L'énergie des combats inutiles m'a manqué. Baisser les bras avant de les avoir levés est le seul exercice
physique ou mental que j'aurai pratiqué. Avec une conviction jamais démentie." En réalité, ses engagements sont autres et se font sans tambour ni trompette, sans grandes déclarations et sans
effet d'annonce. Ils se font au quotidien, par exemple dans un verre pris au comptoir et partagé en silence, ou dans la complicité inavouée avec ceux qui savent que l'ordre du monde n'est jamais
qu'un désordre consensuel... Il se définit lui-même comme un "voyageur immobile", celui qui laisse le monde traverser sa conscience, et réciproquement. Car dans ce cercueil incontournable qu'est
la condition humaine, la seule liberté est bien celle de l'imaginaire. Quand le monde se réduit un espace étroit, que reste-t-il ?
Ce roman pourrait être qualifié d'existentiel en ce qu'il touche aux interrogations les plus profondes de l'être humain (pour peu qu'on ait eu le courage de
soulever un peu le couvercle du cercueil...). Mais même cette liberté-là, la liberté du prisonnier selon Sartre, finit par se heurter aux murs de la prison et, quand vient
l'heure du vrai cercueil, l'heure que l'on a passé sa vie à attendre avec une douce impatience, on n'aspire plus qu'à l'inconscience définitive...
"Une si douce impatience" a le grand mérite, que l'on partage ou non la vision du narrateur, de nous amener à nous interroger sur ce qui constitue le tissu de notre
vie sociale et sentimentale, sur notre relation au monde et sur le sens de notre propre vie. Le roman est écrit en phrases courtes qui servent parfaitement le propos, et le style impeccable
rappelle celui de certains écrivains comme Antoine Blondin, très présent dans le livre. À une époque où selon la formulation de Roland Barthes nous avons le plus souvent affaire à des écrivants
plutôt qu'à des écrivains, on se réjouira de lire un auteur qui fait œuvre de littérature.
Bernard Giusti
Pierre Drachline, Une si douce impatience, Flammarion 2006, 200 pages, 17 euros
In Chemins de Traverse n°30, revue de L’Ours Blanc et de L’Homme Bleu, décembre 2006
Janvier 1789 : à la suite d'un accident, un avocat parisien, Marc-Antoine Doudeauville, éprouve le besoin de narrer
ses souvenirs. Il fait appel à un jeune homme de lettres, Georges de Coursault, afin de lui dicter ses mémoires. De cette narration, mais aussi
de la relation entre les deux hommes, naîtront une vaste fresque historique, couvrant les années 1766 à 1789, et un roman passionnant.
Valère Staraselski nous brosse le tableau saisissant d'une société en pleine mutation, perdant peu à peu ses valeurs traditionnelles et partant à la dérive. On sera
sans doute étonné par " l'étrange modernité " des sentiments qui agitent les personnages et par les similitudes entre cette époque et la nôtre. Mais ces ressemblances ne doivent rien à un
artifice d'écrivain, et c'est là toute la force de l'auteur, qui a su éviter les pièges de "l'historiocentrisme" (comme il peut y avoir un ethnocentrisme). Les personnages principaux, tous
attachants et émouvants - Doudeauville et Coursault, bien sûr, mais aussi Constance, Julie, Sébastien, Maisonseule… - pensent et raisonnent avec les valeurs et selon les critères de leur époque,
mais sans "l'empoussiérage de l'esprit" si courant dans les romans historiques.
Roman historique, certes, et le lecteur se délectera des intrications entre la petite et la grande histoire. Mais roman philosophique, tant la dialectique qui
s'instaure entre le lecteur et le texte est permanente. Une dialectique qui n'est pas sans rappeler celle qui peut naître par exemple à la lecture de Zadig ou de Jacques le fataliste. Le style
très pur de Valère Staraselski permet la conjonction entre la rigueur de l'historien et celle du philosophe, et le résultat est ce roman que l'on peut lire à la fois comme un roman d'action,
comme un roman historique ou comme un roman philosophique.
Au-delà des histoires d'amour qui constituent quelques-uns des fils du récit, Valère Staraselski ne s'est pas contenté de nous raconter une histoire, ni de nous
raconter l'Histoire. Il ne s'est pas contenté non plus de nous entraîner dans les enjeux politiques qui sous-tendaient les enjeux philosophiques de cette époque. Non plus que de dénoncer une
énième fois les souffrances du peuple de France. Il a su garder de bout en bout la distance nécessaire pour éviter les pièges de la moralisation de l'histoire, si courante et désastreuse à
l'heure actuelle, et nous rendre toute la complexité de cette époque charnière dans l'histoire de France.
Si l'auteur s'implique çà et là dans le récit, ce n'est jamais pour nous donner des leçons, de morale ou d'histoire : à chacun de les prendre, s'il le peut ou le
désire. Il ne le fait parfois que pour défendre des positions humanistes et générales, à travers Georges de Coursault surtout, par exemple lorsqu'il fait l'apologie du travail personnel et de la
discipline qu'il faut s'imposer jour après jour pour se dépasser et s'émanciper tant que faire se peut des idéologies dominantes et de l'asservissement de l'esprit.
Comment ne pas relever la similitude entre cette période et la nôtre : l'affaiblissement du pouvoir central permet la montée en puissance de la bourgeoisie et de
l'affairisme conduisant inéluctablement à faire passer les intérêts privés avant l'intérêt public, les luttes des factions non pas pour des projets visant au bien-être de tous mais pour assurer
les profits de quelques-uns, et un peuple souffrant de chômage et de misère et ne servant jamais que de marchepied pour l'accession au pouvoir des hommes politiques… ajoutons-y les scandales
financiers ou la dépravation morale des classes dirigeantes… ça ne vous rappelle rien ?
Mais il y a une différence de taille avec notre époque : c'était le siècle des Lumières, et ceux qui faisaient référence, non seulement parmi les gens éduqués mais
aussi parmi le peuple, s'appelaient Diderot, Voltaire, Rousseau… pour n'en citer que trois parmi les plus célèbres. Aussi nous prenons-nous à regretter que la France actuelle ne compte pas de
philosophes ou de personnalités intellectuelles de cette envergure, d'esprits susceptibles d'initier, en même temps qu'un retour aux principes fondamentaux de la République, l'élan nécessaire au
triomphe de la raison sur l'obscurantisme qui prévaut à nouveau aujourd'hui. Mais ce ne sont pas les ersatz de philosophes médiatisés que nous connaissons qui sauraient remplir cette
fonction…
Avec un incontestable talent, Valère Staraselski nous offre un roman didactique et envoûtant, un éclairage sur le siècle des Lumières en même temps qu'une lumière
sur notre époque, époque politiquement, philosophiquement et moralement plongée dans la pénombre. Sans doute tenons-nous là un ouvrage annonciateur du renouveau des Lumières. Aussi,
l'irréductible athée que je suis se surprendra-t-il à dire : que les Lumières soient !
Bernard Giusti
Valère Staraselski, Une Histoire Française - Paris, janvier 1789, Le cherche midi éditeur, 2006, 395 pages, 19 euros
In Chemins de Traverse n°30, revue de L’Ours Blanc et de L’Homme Bleu, décembre 2006
Les eaux étroites: le titre que Julien Gracq a donné à ce petit livre n'est évidemment pas sans rappeler celui d'André
Gide, La porte étroite. Et ce n'est pas un hasard.
"Presque tous les rituels d'initiation, si modeste qu'en soit l'objet, comportent le franchissement d'un couloir obscur […]" : au fil de l'Evre, le récit se partage
entre la nostalgie des souvenirs et la navigation initiatique, n'obéissant qu'aux seules lois d'une rêverie qui s'ordonne sur le cours de la rivière. Et si le parcours des eaux prend parfois des
chemins sombres et vaguement inquiétants, on comprendra que ce "couloir obscur" dont parle Gracq n'est autre que celui de la mémoire, qui se reconstitue en retrouvant pas à pas cette capacité
propre à l'enfance, et nécessaire aux écrivains et aux artistes, la capacité de s'étonner, au sens philosophique du terme, et ce faisant de vivre l'instant comme un perpétuel mystère.
Classique, le style de Julien Gracq est impeccable, et ce petit récit séduit non par son originalité, mais par la qualité humaine qui s'en dégage et qui nous
rappelle, au besoin, que chaque instant peut être un instant de magie.
Bernard Giusti
Julien Gracq, Les eaux étroites, José Corti éd., 1976
In Chemins de Traverse n°30, revue de L’Ours Blanc et de L’Homme Bleu, décembre 2006