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La voix des poètes

Louis Aragon / Antonin Artaud / Pablo Neruda /


Louis Aragon / Sacre de l'avenir

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Antonin Artaud / Je ne délire pas
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Pablo Neruda / Alturas de Machu Picchu
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Quelques musiques et chansons

Ci-dessous, vous pouvez écouter quelques musiques et chansons. Il en manque beaucoup ! Notamment, celles de certains de mes amis, car je n'ai pas encore les outils nécessaires pour les mettre en ligne.

 

 

à suivre...
26 février 2007 1 26 /02 /février /2007 12:26

   Depuis un certain temps, la règle du sujet apparent et du sujet réel est particulièrement malmenée, notamment par les journalistes de radio et de télévision. Réforme du français ou ignorance, c’est difficile à dire, tant règne la confusion chez un même locuteur. Ainsi, un même journaliste dira parfois “Une centaine de poireaux ont été récoltés”, et une autre fois “Une centaine de poireaux a été récoltée”. Certes, pour les non puristes1, et pour des poireaux, il peut sembler peu important que l’on dise indifféremment l’un ou l’autre…
   Mais le français ne s’est pas constitué au fil des siècles au hasard des caprices de tout un chacun, ni de celui de volontés politiques démagogiques. On sait très bien, et particulièrement en linguistique et en psychanalyse, qu’aucune règle n’est le fruit du hasard, et que les mots ne sont pas purement et simplement interchangeables, sauf à sombrer dans la psychose. Le choix d’un mot plutôt que tel autre, ou la modification d’une règle ne sont jamais sans incidences ni conséquences sur le sens. Ainsi, dans le cas qui nous occupe, si l’on remplace les poireaux par des êtres vivants, et en particulier des êtres humains, on constate un changement conceptuel des plus inquiétants.

   Reprenons l’exemple de certains journalistes de télévision. Sur deux chaînes différentes, la même phrase fut prononcée, mais dans un cas en appliquant la règle du sujet réel, dans l’autre non. Deux phrases, donc : “Une centaine de personnes ont été tuées”, “Une centaine de personnes a été tuée”. Le glissement est évident : dans un cas on parle d’êtres humains, dans l’autre d’un chiffre comptable. Dans un cas le sujet est une réalité humaine concrète, dans l’autre une abstraction mathématique.
   Il serait illusoire de croire que tout cela est bien innocent, et que de toute façon “on comprend quand même”. Cette modification de la règle, pour le moment non systématique, n’est pas le fruit du hasard, mais s’inscrit dans un mouvement idéologique général qui conduit à réifier le sujet. Il s’inscrit par exemple – pour rester dans le domaine télévisuel– dans l’envahissement des écrans par des séries télévisées montrant avec complaisance, et sans nécessité du scénario, des autopsies filmées sous tous les angles, séries où l’être humain est réduit à l’état d’objet2. Le message est clair : le sujet n’existe pas, seul existe l’individu, c’est-à-dire une unité indivise portant en soi toutes les composantes propres à l’être humain, porteur en somme de ce qui serait une “nature humaine”, et qui se réduit à une mécanique une fois “l’âme” évacuée3. C’est là une régression vers le concept d’individu tel qu’il était pensé au Moyen Age4.
   Les « glissements de sens » observés ces dernières années dans le langage courant s’inscrivent dans un mouvement général qui vise à imposer une idéologie économiquement – donc culturellement – dominante.
   Ainsi par exemple entend-on de plus en plus souvent employer le terme de “libéralisme” en lieu et place de “liberté”, qui sont pourtant deux concepts bien distincts. Ou bien encore, on peut se pencher sur l’emploi du terme “terroriste” ou de “résistant”, en cette époque troublée...
   Mais l’entretien de la confusion dans les termes a évidemment pour fonction principale d’entraîner la disparition de certains concepts (“sujet” ou “liberté” par exemple) en les vidant de leur sens et de les remplacer par d’autres qui ont un sens tout différent (en l’occurence “individu” et “libéralsime”), c’est-à-dire de brouiller notre vison du monde en occultant certaines grilles de lecture.
 
Bernard Giusti
 
1 – Remarque de notre ursidée Béatrice Fracchiolla (MCF en sciences du langage, Université de Paris 8) : “En sciences du langage, la mode est au "non purisme" et à la pragmatique : on donne priorité à la diversité des expressions employées par les locuteurs sur la grammaire "formelle" (c'est l'héritage actuel de la linguistique de l'énonciation) ; du coup, on privilégie un peu plus, aussi, les "accords de sens" versus les accords grammaticaux ("on est allés"... qui aurait été traité il y a encore une vingtaine d'années comme totalement hérétique !)” Ce qui confirme mon hypothèse... Abolir des règles communes en faisant mine de privilégier la liberté du locuteur, mais en réalité pour mieux imposer d’autres règles. Le premier pas de cette démarche est évidemment d’amener les gens à admettre qu’en matière de langage, comme pour le reste, “tout est égal et tout se vaut”, ce qui, tant pour le langage qu pour le reste, est une absurdité.
2 – Sur le passage en Occident du sujet mourant à celui de la réification du mourant, l’ouvrage de Philippe Ariès, Histoire de la mort en Occident, du Moyen Age à nos jours, reste inégalé et incontournable.
3 – Sur l’opposition conceptuelle individu/sujet, je vous invite à lire mon article Langage, matérialisme et religion, à paraître dans une nouvelle revue, Le Tambour, Lyon.
4 – Voir notamment à ce sujet Etudes sur le temps humain, de Georges Poulet, Plon.

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