juin 2005
J'ai déjà dénoncé dans de précédents articles une volonté politique visant à occulter l'histoire. Bien que cette volonté émane directement du projet néolibéral, et tende donc à la mondialisation, ce phénomène est très sensible en France, et touche tous les domaines de la culture. En France, les « produits culturels » semblent sortir littéralement du néant tant leurs filiations historiques sont soigneusement passées sous silence. Certes, l'histoire a toujours été affaire d'interprétation, quelles que soient les époques et les pays. Mais dès le début du XIXe siècle, et surtout au XXe siècle, la tendance en la matière était plutôt, quoi qu'on en pense, à l'objectivation.
Or, depuis plusieurs décennies on a vu apparaître, essentiellement au départ dans les pays anglo-saxons, des tentatives de réécriture de l'histoire au mépris des faits historiques avérés. Bien sûr, ce type de « réécriture » n'est pas l'apanage des anglo-saxons, puisqu'on le retrouve notamment dans toutes les approches religieuses de l'histoire. Par ailleurs, la frontière entre interprétation et réécriture a toujours été bien mince, et ce dans tous les domaines de la connaissance, puisque après tout la perception du monde est toujours affaire d’interprétation. Mais il y a une grande différence entre interpréter et dire n’importe quoi. Comme l’écrivait Freud, rien ne nous empêche de dire que le centre de la terre est constitué de marmelade, puisque personne n’a les moyens d’aller y voir.
Lors des dernières décennies c'est à une systématisation de cette réécriture de l’histoire que l'on a assisté. Aujourd'hui, l'histoire semble se réduire aux célébrations officielles et à l'événementiel. L'histoire analytique, la mise en perspective intégrant toutes les données historiques, économiques et sociales, a généralement, surtout au niveau des médias et des ouvrages de vulgarisation, laissé la place à une histoire événementielle plus propice aux manipulations. Et en fin de compte, nombre d'études historiques ressemblent plutôt à des romans historiques tant les interprétations de l'histoire qui y sont présentées relèvent plus de l'imagination des auteurs que des faits historiques eux-mêmes (1).
Bien évidemment, de telles pratiques sont la porte ouverte à toutes les dérives, notamment aux dérives révisionnistes. Rien d'étonnant à cela si l'on considère que ce néolibéralisme que l'on veut nous imposer à l'échelle mondiale n'est somme toute que l'expression économique du fascisme, lequel repose sur des présupposés racistes (ou à tout le moins évolutionnistes). Rien d'étonnant non plus à ce que nous assistions à l'heure actuelle à une offensive généralisée contre toutes les valeurs humanistes. Le révisionnisme gangrène aujourd'hui toutes les sociétés.
Après avoir bénéficié du soutien direct ou indirect des médias (radios, télévisions, journaux, éditions...), des « affaires » de plus en plus fréquentes montrent qu'il gagne les institutions. Nous devons combattre cette tentative de révision généralisée de l'histoire qui vise à légitimer un système mondial, économique, politique et social, contraire à la dignité et fossoyeur de toutes les libertés. Négationnisme et révisionnisme sont à la pointe de cette vaste entreprise de tromperie et d'asservissement. Ne nous y trompons pas : vouloir par exemple faire passer l'horreur de la traite des esclaves pour une « banale » tradition historique régionale, c'est vouloir faire de nous tous des esclaves.
Bernard Giusti
(1) Cette confusion est si prégnante à l’heure actuelle dans nos sociétés que des ouvrages de fiction tel le fameux « Le Code da Vinci » est perçu par nombre de lecteurs comme un réel ouvrage historique…
Publié dans Chemins de Traverse n°27, juin 2005 / blog Vendémiaire, juillet 2005