Articles littéraires (romans, nouvelles, poésies, essais, sciences humaines) ) politiques et syndicaux
Publié le 13 Décembre 2021 par Bernard Giusti dans Sur la route..., bernardgiusti
Publié le 2 Décembre 2021 par Bernard Giusti dans Poésie, Peinture et dessins, bernardgiusti
Publié le 18 Novembre 2021 par Bernard Giusti dans Essais, Poésie, bernardgiusti
Publié le 17 Novembre 2021 par Bernard Giusti dans Histoire
Ce témoignage est émouvant non seulement parce qu’il nous montre que les bâtisseurs des tombes, les artisans qui créaient les trésors n’étaient pas des esclaves mais des êtres humains conscients de leurs droits. Nous ressentons aussi le caractère étrangement moderne de ce luxe mortuaire pour que soient sauvés le train de vie dans l’haut-delà des momies tandis que l’artisan ne reçoit pas sa ration de survie et il ne lui reste plus que le pillage.(note et traduction de Danielle Bleitrach pour histoireetsociete)
Un document contemporain relatant la première grève du travail jamais enregistrée, qui a eu lieu à Deir el Medina, dans l’Égypte ancienne, sous le règne de Ramsès III, lorsque les travailleurs ne recevaient pas leurs rations.
Le papyrus de la grève de Turin (maintenant conservé au Museo Egizio, Turin. Cat.1880) est le récit contemporain de la première grève du travail dans l’histoire enregistrée, qui a eu lieu en Cisjordanie à Thèbes sous le règne de Ramsès III, lorsque les travailleurs de la tombe de Deir el Medina ne recevaient pas leurs rations salariales.
Dans la 29e année du règne de Ramsès III (vers 1157 avant notre ère), le scribe Amennakhte rapporte au village de Deir el Medina une série de grèves et de sit-in entrepris par les artisans qui y vivaient. Ces artisans étaient des ouvriers hautement spécialisés, amenés au village afin de travailler en secret sur les tombes de la Vallée des Rois qui attirent aujourd’hui des foules de visiteurs qui s’émerveillent de l’artisanat.
Alors qu’Amennakhte enregistre plusieurs dates sur le papyrus avant la grève, principalement des préoccupations administratives qui indiquent potentiellement un problème avant le contenu du papyrus, la première « grève » enregistrée est datée de « l’année 29, 2e mois de Peret (le nom égyptien de leur saison de croissance), le jour 10 » avec les travailleurs « passant les murs » pour se plaindre « nous avons faim » après ne pas avoir reçu leurs rations salariales, et finalement mettre en scène un sit-in derrière le temple mortuaire de Thoutmôsis III.
Le papyrus est un document intéressant, car il met en évidence les problèmes socio-économiques en cours qui ont affligé l’Égypte dans le Nouvel Empire ultérieur. Des problèmes qui ont fait grimper le coût de la nourriture et ont conduit, en quelques années à peine, à une pratique généralisée de corruption de haut niveau à Thèbes et de vol de tombes par les habitants de Thèbes afin de se payer.
Les temples mortuaires où les ouvriers ont fait grève sont soulignés en bleu. La ville ouvrière de Deir el-Medina, où ils vivaient avec leurs familles, est également soulignée en bleu. Source – http://www.touregypt.com
Année 29, deuxième mois d’hiver, jour 101
Ce jour-là, l’équipage passa devant les cinq postes de garde2 de la tombe disant: « Nous avons faim, depuis 18 jours se sont déjà écoulés ce mois-ci3; » et ils s’assit à l’arrière du temple de Menkheperre4.
Le scribe de la tombe fermée, les deux contremaîtres, les deux adjoints et les deux surveillants5 sont venu et leur ont crié: « Entrez. »
Ils ont prêté de grands serments (en disant): « S’il vous plaît, revenez, nous avons des propos de Pharaon. »
Ils ont passé la nuit dans le tombeau.
Année 29, deuxième mois de l’hiver, jour 10
Tout l’équipage a passé les cinq postes de garde de la tombe. Ils ont atteint la partie intérieure du temple de Pharaon6. Les trois capitaines, les (deux) adjoints et les deux surveillants sont venus (?). Ils les trouvèrent assis à l’arrière du temple de Menkheperre sur la route extérieure.
Année 29, deuxième mois d’hiver, jour 107
Ce jour-là, l’équipage a passé le poste de garde à cause de leur ration.
(jour 10)
(Ils) ont passé le poste de garde à cause de leur ration, près de la chaussée de (Ki)ng (Mentuhotp)e8.
Année 29, deuxième mois de l’hiver, jour 11
Ils sont passés à nouveau. Ils atteignirent la porte du mur de temenos sud9 du temple de Wesermaatre-setepenre.
Année 29, deuxième mois d’hiver, jour 11
Il y avait apporté par le scribe Pentaweret: s’b-cakes: 28, s’b-cakes: 27. Total 55.
Année 29, deuxième mois d’hiver, jour 12
Ils atteignirent le temple de Wesermaatre-setepenre10. Ils ont passé la nuit à se quereller (?) dans son entrée. Ils entrèrent dans son intérieur, et le scribe Pentaweret, les deux chefs de police, les deux gardiens, les gardiens de la guérite du tombeau… (Le chef de la police) Mentmose (déclara qu’il irait) à Thèbes en disant : « Je vais chercher le maire de Thèbes11. Lui…
» je (Mentmose) lui ai dit : « Ceux du Tombeau sont (dans) le temple de Wesermaatre-setepenre. »
Il m’a dit : « … trésor… vous… il n’y a pas… vous donner … (à l’endroit où) on est … »
Les deux chefs de police … Pharaon, le scribe des comptes Hednakht, les parrains de cette administration (sont sortis (?)) pour entendre leur déclaration. Ils leur ont dit12: « La perspective de la faim et de la soif nous a conduits à cela ; il n’y a pas de vêtements, il n’y a pas de pommade13, il n’y a pas de poisson14, il n’y a pas de légumes. Envoyez à Pharaon, notre bon seigneur, à ce sujet, et envoyez au vizir, notre supérieur, afin que nous puissions être approvisionnés en provisions.
La ration du 1er mois d’hiver leur a été délivrée ce jour-là15.
Année 29, deuxième mois d’hiver, jour 12
Ils sont passés et (ils) ont atteint le temple du roi de Haute et Basse-Égypte Wesermaatre-setepenre. … Mentmose (?) (dit) à l’équipage : « Terminez ‘quoi que vous fassiez’ pour que nous puissions sortir. »
Année 29, deuxième mois d’hiver, jour 13
À la guérite du tombeau. Déclaration du chef de la police Mentmose16: « Je vais vous donner mon avis. Montez, rassemblez votre attirail, fermez vos portes, allez chercher vos femmes et vos enfants, et je vous conduirai au temple de Menmatre et vous laisserai vous y installer immédiatement.
Année 29, deuxième mois d’hiver, jour 1317
Le chef de la police … « terminez ‘quoi que vous fassiez)’… »
… (deuxième mois d’hiver, jour 13)
de même, ils avaient pris leurs femmes… aller / sortir à nouveau en disant … le maître fiscal en chef leur avait apporté… liste de ce (?) qui leur est venu… (que) le maître fiscal en chef Ptahemheb a envoyé.
Deuxième mois d’hiver, jour 15 (ou 16)
…. « Donnez à chaque homme un demi-sac18 d’orge19 (?) », a-t-il dit. Mentmose a eu un qbw-pot de bière et cinquante (??) apportés à eux, mais en vain. Ils sont repassés et le soir ils portaient même des torches (?).
jour 17
L’imy-r mSaw20 du temple du roi de Haute et Basse-Égypte, Wesermaatre-meriamun21 est venu à l’équipage. Il entendit [leur déclaration, disant : « Dis-moi ce dont je vais écrire à Pharaon. » Le scribe Hori … Il m’a dit : « le maire de Thèbes… passer la nuit.
Je n’ai pas d’emmer à vous donner. L’un d’eux a donné une ration à la guérite… au deuxième mois d’hiver, jour 17, de même. Le contremaître, 71/2 sacs, 18 hommes, chacun 51/2 sacs, les deux rayures, complètes, la femme esclave, complètes.
Année 29, deuxième mois d’hiver, jour 17
Donner la ration du deuxième mois: (Côté droit22)
1 contremaître: 71/2 sacs
le scribe: 33/4 sacs 8 hommes,
chacun: 52/4 sacs, faisant 44 sacs.
Côté gauche:
1 contremaître: 71/2 sacs
le scribe:
33/4 sacs 8 hommes, chacun: 52/4 sacs, faisant 44 sacs.
Les deux gardiens, les quatre lavandiers…
Année 29, troisième mois d’hiver
L’équipage a passé les postes de garde; ils s’assit dans le tombeau. Les trois capitaines sont allés les chercher. Et l’ouvrier Moïse, fils d’Anakhte, dit : « Comme Amon endure et comme le souverain, dont la colère est plus grande que la mort, endure, si on me vient d’ici aujourd’hui, je ne m’endormirai qu’après avoir préparé le vol d’un tombeau.23. Si je ne le fais pas (c’est-à-dire que je ne fais pas le serment), c’est à cause de mes jurons du nom de Pharaon que l’on me punira.
L’équipage est sorti pour passer le poste de garde de l’arrière du village après que les trois capitaines eurent fait un grand cri contre eux à la porte du village. Le scribe Amennakhte du tombeau clos fit les deux surveillants et les deux députés sortirent les chercher. Le surveillant Reshpetref revint en nous disant: « Ainsi parlent Qenna, fils de Ruta, et Hay, fils de Huy: « Nous ne reviendrons pas, vous pouvez dire cela à vos supérieurs », – ils se tenaient devant leurs camarades – « bien sûr, ce n’est pas à cause de la faim que nous sommes passés (c’est-à-dire que nous sommes en grève), mais nous avons une accusation sérieuse à porter; c’est sûr, quelque chose de mauvais a été fait dans cet endroit de Pharaon », ont-ils dit.
Et quand nous sommes sortis pour écouter leur déclaration, ils nous ont dit : « Dites-le tel quel. »
Année 29, quatrième mois de l’hiver, jour 28
Le vizir To se rendit vers le nord après être venu emmener les dieux de la région sud au Jubilé de Sed. Le chef de la police Nebsemen, fils de Pahnesy, vint dire aux trois capitaines et à l’équipage alors qu’ils se tenaient à la guérite du Tombeau : « Ainsi dit le vizir : « N’est-ce pas pour aucune raison que je ne sois pas venu à vous ? Ce n’est pas parce qu’il n’y avait rien à vous apporter que je ne suis pas venu ! Quant à votre dicton: « N’enlevent pas nos rations! » suis-je le vizir qui a été promu (récemment)24 dans le but d’emporter? Je ne peux pas vous donner ce que celui qui est dans ma position aurait dû accomplir – il se trouve qu’il n’y a rien dans les greniers25 – mais je vous donnerai ce que j’ai trouvé.
Et le scribe Hori du Tombeau leur dit : « On vous donne une demi-ration et je vous la distribuerai moi-même. »
Année 29, premier mois de l’été, jour 2 Amenkhay et Weserhat ont donné les deux sacs d’emmer à l’équipage comme ration pour le premier mois de
l’été. Le contremaître Khonsu dit à l’équipage : « Regardez, je vous le dis, acceptez la ration, puis descendez sur la place du marché jusqu’à la guérite, et ayez les enfants du vizir.26 parlez-lui-en.
Lorsque le scribe Amennakhte eut fini de leur donner la ration, ils se sont jetés sur la place du marché conformément à ce qu’il (c’est-à-dire Khonsu) leur avait dit. Mais quand ils passèrent devant un poste de garde, le scribe Amennakhte sortit et leur dit : « Ne passez pas sur la place du marché. Bien sûr, je viens de vous donner deux sacs d’emmer. Vous y allez alors, et je vous ferai condamner par n’importe quel tribunal où vous irez. »
Et je les ai évoqués à nouveau.
Année 29, premier mois de l’été, jour 13
L’équipage est passé devant les postes de garde en disant: « Nous avons faim. »
Ils se sont assis à l’arrière du temple de Baenre-meryamun27. Ils ont crié au maire de Thèbes alors qu’il passait, et il leur a envoyé le jardinier Meniufer du surveillant en chef du bétail pour leur dire: « Voyez, je donnerai ces 50 sacs d’emmer pour les provisions jusqu’à ce que Pharaon vous donne (une) ration.
Année 29, premier mois de l’été, jour 1628
Déclaration de l’ouvrier Penanuke au scribe Amennakhte et au contremaître Khonsu : « Vous êtes mes supérieurs, et vous êtes les administrateurs du Tombeau. Pharaon, mon bon seigneur, m’a fait prêter serment de fidélité en disant : « Je n’entendrai rien. Je ne verrai aucun dommage dans les endroits grands et profonds et je le cacherai. » Maintenant, Weserhat et Pentaweret ont dépouillé des pierres du haut de la tige de la tombe du roi Osiris Wesermaatre-setepenre, le grand dieu. Et il a emporté un bœuf marqué de la marque du temple de Wesermaatre-setepenre, et il se tient dans son étable. Et il a eu des rapports sexuels avec trois femmes mariées: la dame Menat quand elle vivait avec Qenna, la dame Taiunes quand elle vivait avec Nakhtamun et la dame Tawerethetepti quand elle vivait avec Pentaweret. Maintenant, vous avez vu l’attitude du vizir Hori concernant l’enlever des pierres, qui lui a été rapportée: « Le contremaître Peneb » – mon père – « a mis des hommes pour enlever des pierres, (il l’a fait) justement cela. » Et Qenna, fils de Ruta, l’a fait exactement de la même manière du haut de la tige de la tombe des enfants royaux du roi Osiris Wesermaatre-setepenre, le grand dieu. Laissez-moi voir ce que vous allez leur faire, ou je les signalerai à Pharaon, mon seigneur, et au vizir, mon supérieur.
Il a déclaré: « Weserhat a fait des plans pour voler sa tombe et les a mis en œuvre dans la vallée des reines. »
Texte et notes de bas de page tirés de http://nefertiti.iwebland.com/texts/turin_strike_papyrus.htm
Traduit par Paul J.
Frandsen dans Editing Reality: The Turin Strike Papyrus Sarah Israelit-Groll, Studies in Egyptology, Vol.1, Jerusalem 1990, Magnes Press, Hebrew University
Introduction written by That Little Egyptologist qui a également écrit un court blog en apportant quelques corrections à l’introduction originale tirée du site Web de Néfertiti
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Steven.
26 févr. 2007 11:52
Publié le 12 Novembre 2021 par Bernard Giusti dans Anthropologie
2L’ouvrage compte plus de 800 pages et plus d’un millier de notes. Cela, ajouté au fait que l’auteur de ces lignes soit aussi spécialiste des Yanomami (Kelly 2004), justifie que ce compte rendu excède le volume généralement dévolu à ce type d’exercice. Bien qu’écrit sous la forme conventionnelle du rapport de lecture, ce texte se veut, avant tout, un hommage aux auteurs, témoignage de l’immense estime que celui qui tient ici la plume leur porte.
3À bien des égards, La chute du ciel se présente comme l’inverse de la thèse de Bruce Albert (1985), qui avait pourtant déjà marqué son époque. Il s’agit en effet, ici, non plus d’ethnologie classique, mais d’un projet totalement différent, fruit de la rencontre, à la fin des années 1980, entre deux fortes personnalités unies par une commune volonté de défendre le peuple yanomami contre les innombrables ravages que lui faisaient subir les projets de développement brésiliens. Kopenawa, convaincu de la nécessité de délivrer un message qui touche plus directement les Blancs, sollicita Bruce Albert pour l’aider à surmonter le fossé culturel qui l’empêchait jusqu’alors d’élargir son audience occidentale. S’ensuivirent les centaines d’heures d’entretien (plus de mille pages transcrites), mené directement en langue yanomami, pendant plus de dix ans, de 1989 au début des années 2000, et sur lesquelles reposent ce livre. Si « la malencontre historique des Amérindiens avec les franges de notre “civilisation” » (p. 17) en constitue la thématique essentielle, ce livre n’en est pas moins aussi, tout à la fois « récit de vie [de Davi Kopenawa], auto-ethnographie et manifeste cosmopolitique » (p. 17).
4Au sein de la littérature anthropologique, un livre comme celui-ci n’est pas de ceux qui se laissent aisément ranger dans une rubrique précise. En effet, tout en étant le portrait d’un amérindien et de sa communauté, brossé dans une optique dialectique et comparative avec le monde des Blancs, il s’agit aussi, simultanément, d’une critique de la culture occidentale émanant de la communauté des esprits yanomami via l’un de leurs porte-parole : le chamane Davi Kopenawa.
5Sans doute n’est-il pas non plus excessif de dire que, parmi les très nombreux écrits consacrés aux Yanomami, La chute du ciel représente celui qui, avec un maximum de respect et de méticulosité, a le mieux réussi à dépeindre ce peuple amazonien jusque dans ses moindres détails : de la cosmologie au chamanisme, en passant par la vie quotidienne, la parenté, la guerre, le leadership, les arts oratoires, l’histoire du Contact, l’ethno-politique jusqu’aux conséquences de l’intensification des relations avec l’État-nation et l’insertion croissante dans une économie mondialisée. Narré entièrement par Kopenawa, La chute du ciel fait tout cela sans aucun recours au jargon académique, rendant l’ouvrage accessible, et même particulièrement attrayant, pour un grand public intéressé par les peuples autochtones et par ce processus aux facettes multiples, présent aux quatre coins de la planète, que l’on nomme aujourd’hui « développement ». Il ne s’agit pas moins d’un livre complexe, qui intéressera au premier chef l’ethnologie et, plus généralement, l’ensemble des sciences sociales. S’il est vrai qu’un des objectifs prioritaires de l’anthropologie est de laisser le champ libre à d’autres formes de construction du sens et de nous éclairer sur d’autres univers conceptuels susceptibles de relativiser le nôtre, alors La chute du ciel est incontestablement un chef d’œuvre anthropologique.
6« Comprendre une culture autre, c’est faire une expérience sur la nôtre », disait Wagner (1981, p. 12)1, et cela vaut dans les deux sens. La chute du ciel est un magnifique exemple d’objectivation réciproque, récursive et réflexive, du soi et de l’autre. Le travail créatif accompli respectivement par l’anthropologue et l’amérindien, les textes du premier et les rêves du second, enrichis par un investissement mutuel dans les formes de créativité de l’autre, ont permis de surmonter tous les obstacles du chemin menant du point de départ de toute rencontre ethnographique – là où « leurs méprises sur moi diffèrent de mes méprises sur eux » (ibid., p. 20)2 – jusqu’au point de jonction, de reconnaissance et de mise en relation intellectuelle de deux modes de créativité distincts.
7Cela fait partie de ce qu’Albert appelle le « pacte ethnographique », supposant un rapport au « terrain » radicalement post-malinowskien, plus impliqué qu’appliqué, pour reprendre les propres termes de l’auteur (Albert 1995 ; 1997). La valeur tout à la fois heuristique et déontologique de ce pacte constitue une des principales leçons à retenir de cet ouvrage, source d’inspiration pour bien des ethnographes dont les terrains respectifs seront certes différents dans la forme, mais pas tant dans le fond, en comparaison avec celui dans lequel Albert s’est construit comme anthropologue. À ses débuts, en 1975, il fut d’emblée et brutalement confronté tout à la fois à une fallacieuse image « exotisante » des « féroces » Yanomami – alors tout juste contactés3 – et aux effets déjà tragiques de la construction de la Perimetral Norte – une autoroute destinée à établir une jonction avec la Colombie en coupant à travers le territoire yanomami. D’où l’anxiété initiale de l’auteur, qui se demandait :
Comment concilier connaissance non exotisante du monde yanomami, analyse des tenants et aboutissants du funeste théâtre du « développement » amazonien et réflexion sur les implications de ma présence d’acteur-observateur au sein de cette situation de colonialisme interne ? (p. 568)
8Pour en arriver à la recette suivante :
D’abord, bien entendu, rendre justice d’une manière scrupuleuse à l’imagination conceptuelle de mes hôtes, ensuite prendre en compte avec rigueur le contexte sociopolitique, local et global, avec lequel leur société est aux prises et, enfin, conserver une VISÉE
critique sur le cadre de l’observation ethnographique elle-même. (pp. 568-569)
9Le pacte repose aussi sur la prise de conscience que l’ethnologue n’est en définitive « adopté » par ses hôtes que parce qu’ils espèrent ainsi investir dans l’avenir, faisant le PARI
qu’il pourra à terme leur servir de médiateur, utilisant ses compétences pour rééquilibrer un tant soit peu l’asymétrie des positions de pouvoir, y compris pour limiter la propagation des épidémies, les spoliations territoriales, les migrations forcées et la myriade d’autres formes de racisme et de discrimination auxquelles les communautés autochtones sont régulièrement confrontées. Un pacte suppose deux parties et l’enjeu consiste à terme, pour les Amérindiens, à :
S’engager dans un processus d’auto-objectification au travers du prisme de l’observation ethnographique, mais sous une forme qui leur permette d’acquérir à la fois reconnaissance et droit de cité dans le monde opaque et virulent qui s’efforce de les assujettir. Il s’agit en retour, pour l’ethnographe, d’assumer avec loyauté un rôle politique et symbolique de truchement à rebours, à hauteur de la dette de connaissance qu’il a contractée, mais sans pour autant abdiquer la singularité de sa propre curiosité intellectuelle (de laquelle dépendent, en grande partie, la qualité et l’efficacité de sa médiation). (p. 571)
10Le pacte Kopenawa-Albert nous enseigne que le fameux « engagement » de l’ethnologue, son devoir d’« implication politique », s’accompagne d’une double exigence : respecter l’imaginaire et le style cognitif du peuple qui l’accueille et assumer les responsabilités entraînées par la médiation. Ceux d’entre nous qui ont choisi de passer leur vie dans l’orbite amérindienne savent à quel point les pratiques universitaires et les valeurs académiques tendent à ériger des barrières étanches entre ces deux éléments. D’où, grâce au pacte et par contraste, la splendeur et la force dramatique de La chute du ciel.
Dans La chute du ciel, la répartition des rôles respectifs de l’auteur et du narrateur(authorship), loin d’être claire, relèverait plutôt de l’expérimentation. Kopenawa – instigateur du projet dont la vie, l’ethnographie et les propos constituent le cœur même de l’ouvrage – semble assumer le statut du narrateur, de l’énonciateur principal. Albert, pour sa part, serait plutôt l’auteur, responsable de l’organisation générale de l’œuvre et du travail de traduction assurant la divulgation de la pensée de Kopenawa à un public élargi. Cependant, au cours de cette tâche particulièrement ardue, Albert choisit de ne pas s’effacer totalement du texte, mais d’y laisser une trace « discrète », dit-il, de sa présence, un reliquat du travail en collaboration. L’apparat critique – à commencer par les innombrables et fort précieuses notes de fin – éclaire grandement le lecteur, de même que les trois annexes qui permettent de replacer dans leur contexte le peuple yanomami, la région natale de Kopenawa et l’horreur ethnocidaire engendrée par l’orpaillage illégal. L’ouvrage comprend également deux glossaires (ethnobotanique et géographique), plusieurs index, ainsi que des têtes de chapitre et des épigraphes soigneusement choisis4. Il est illustré de nombreux dessins yanomami, aussi beaux qu’instructifs, et de nombreuses photographies qui permettent de mettre un visage sur Kopenawa, son peuple et sa trajectoire5.
12Albert a opté pour une traduction « à distance moyenne », juste, se faufilant habilement entre les écueils du trop littéral et du trop littéraire. On peut le féliciter d’avoir su saisir dans ses moindres détails une rhétorique subtile, qui ne se manifeste généralement, en yanomami, que par le biais de simples suffixes ; d’avoir restitué les figures de style typiques du discours yanomami, notamment l’antiphrase (un énoncé négatif destiné à mettre l’accent sur son contraire). Tout cela plonge le lecteur au cœur même du registre poétique yanomami et sonnera particulièrement juste à ceux qui ont quelque familiarité avec les langues amérindiennes. Pour le dire brièvement, même en traduction, les paroles de Kopenawa conservent la flamme métaphorique de la langue yanomami, sa poétique de l’analogie et de l’imagerie sylvestre.
- 6 « Legions are the stories of anthropologists who are such magnificent fieldworkers that they actua (…)
On ne compte plus les histoires d’ethnologues tellement doués pour le travail de terrain qu’ils auraient pu, ou même dû, devenir eux-mêmes indigènes ; capables d’accomplir les danses tribales, mais pas de les décrire ; volontiers possédés par les esprits indigènes, mais incapables d’en parler. (Schneider in Wagner 1972, p. viii)6
13Ni Kopenawa, ni Albert n’ont succombé à ce travers, en cherchant à devenir Blanc ou Indien, et c’est précisément parce qu’ils se sont constamment efforcés d’appréhender la perspective de l’autre dans une dynamique dialectique que La chute du ciel permet de voir notre « culture scientifique » ou notre « vision matérialiste et marchande du monde » d’un point de vue extérieur : celui d’un chamane et des esprits yanomami. Voilà pourquoi le lecteur qui s’attendrait à des envolées autocritiques postmodernes risque fort d’être déçu, tout comme ceux qui se laissent impressionner par les lénifiants messages pseudo-chamaniques prônant un monde meilleur et le bonheur universel. La chute du ciel est le fruit d’un dur labeur, tout comme Kopenawa a dû travailler dur pour devenir chamane et CONTINUE
de peiner pour défendre son peuple et son territoire. Kopenawa ne simplifie pas plus sa description du panthéon spirituel yanomami qu’il n’édulcore sa description de l’ethnocide et des dévastations forestières. Faire saisir au lecteur le niveau de complexité et de déséquilibre inhérent aux situations décrites fait partie intégrante des objectifs de ce livre.
14Dans le post scriptum, Albert laisse clairement entendre que la réflexion sur l’énonciation (authorship) a été cruciale tout au long de la préparation de l’ouvrage. Viveiros de Castro (2007) a donc parfaitement raison de comparer les stratégies de distanciation narrative qu’on y observe au plus pur des exercices chamaniques ; en l’occurrence, sens dessus-dessous, sans doute, mais non moins caractérisé par ces jeux d’enchâssements incessants qui caractérisent le genre. En effet, n’est-ce pas par le truchement d’un Blanc (l’ethnologue) que Kopenawa nous présente le monde de ces derniers, mais tel que se le représenteraient les xapiri (les esprits yanomami) ! Difficile, dès lors, de savoir qui, en dernière instance, est l’énonciateur de ces paroles proférées par un chamane qui ne serait lui-même que le porte-voix d’esprits qu’il a appris à connaître grâce aux enseignements de son beau-père. « Ce sont là les paroles d’Omama (le démiurge yanomami) », répète inlassablement Kopenawa. Mais combien d’intermédiaires et combien de traducteurs sont-ils impliqués dans cette construction du sens ? Beaucoup, puisqu’y concourent tout à la fois les xapiri dans leur inépuisable diversité, un maître chamane et son apprenti, ainsi qu’un ethnologue blanc. Et quel est ici l’auditoire ? Le message s’adresse clairement aux lecteurs occidentaux. La sagesse qui émane tant de ses exhortations que de sa manière de décrypter le monde des Blancs n’en reste pas moins pertinente pour les proches de Kopenawa, d’autant que beaucoup d’entre eux vivent aujourd’hui dans cet entre-deux hybride où l’Amérindien et le Blanc s’entrelacent.
Publié le 8 Novembre 2021 par Bernard Giusti dans Poésie, Peinture et dessins, bernardgiusti
Publié le 6 Novembre 2021 par Bernard Giusti dans Sur la route...
Publié le 5 Novembre 2021 par Bernard Giusti dans Poésie, Peinture et dessins, bernardgiusti
Publié le 2 Novembre 2021 par Bernard Giusti dans Anthropologie, Histoire, Vidéos, Chansons, sciences humaines
L’épitaphe de Seikilos est l'une des plus anciennes et des plus précieuses traces de musique grecque.
Maxime épicurienne et dédicataire inconnu
Le texte présent sur la stèle comporte tout d’abord trois vers, traduits comme suit par les chercheurs : "La pierre que je suis est une image. Seikilos me place ici, Signe immortel d’un souvenir éternel." Ces vers nous permettent donc d’identifier l’auteur de cette stèle, un certain Seikilos. Ils nous permettent également de supposer la raison d’être de cette stèle, à savoir l’hommage à un être aimé.
Le texte se poursuit avec ce que l’on appelle "le chant de Seikilos", c’est-à-dire, la partie de la stèle qui comporte une notation musicale, est une maxime épicurienne. La traduction donnée au texte est la suivante :
Tant que tu vis, brille !
Ne t’afflige absolument de rien !
La vie ne dure guère.
Le temps exige son tribut
Au-dessus du texte grec, sur la partie inférieure de la stèle, les archéo-musicologues ont pu identifier des signes de notation de musique vocale. Il faut savoir que la notation musicale de la Grèce antique diffère en tout point de notre système actuel. En effet, les Grecs avaient développé un système de notation de la musique extrêmement complexe, comportant près de 1700 signes, et différenciant la notation de la musique vocale et la notation de la musique instrumentale.
Afin de retranscrire les notes présentes sur la stèle de Seikilos, dans notre système de notation musical actuel, les chercheurs ont fait appel aux "Tables d’Alypius", un précieux traité qui consigne, dans différentes tables, le nom de chacune des notes de musique et y a associé le signe correspondant dans la notation de la musique vocale et le signe correspondant dans la notation de la musique instrumentale. Une véritable "Pierre de Rosette" de la musique de la Grèce antique.
C’est grâce à ces fameuses Tables d’Alypius que les archéo-musicologues ont réussi à redonner vie à cette musique du IIe siècle avant notre ère, que l’on peut entendre ci-dessous.
Publié le 1 Novembre 2021 par Bernard Giusti dans Poésie, Peinture et dessins, bernardgiusti