La Bataille du charbon 1944-1948 - Documentaire Histoire - MG
Un film de Frédéric Brunnquell
Articles littéraires (romans, nouvelles, poésies, essais, sciences humaines) ) politiques et syndicaux
Publié le 6 Octobre 2021 par Bernard Giusti dans Histoire
La Bataille du charbon 1944-1948 - Documentaire Histoire - MG
Un film de Frédéric Brunnquell
Publié le 26 Septembre 2021 par Bernard Giusti dans Poésie, Chansons
https://www.youtube.com/watch?v=w67-hlaUSIs
Gracias a la vida
Merci à la vie
Que me ha dado tanto
Qui m'a tant donné
Me dio dos luceros
Elle m'a donné deux étoiles
Que cuando los abro
Qui quand je les ouvre
Perfecto distingo
Distinguent parfaitement
Lo negro del blanco
Le noir du blanc
Y en el alto cielo su fondo estrellado
Et dans le ciel haut son fond étoilé
Y en las multitudes
Et dans les multitudes
El hombre que yo amo.
L'homme que j'aime
Gracias a la vida
Merci à la vie
Que me ha dado tanto
Qui m'a tant donné
Me ha dado el oído
Elle m'a donné l'ouïe
Que en todo su ancho
Que dans toute sa grandeur
Graba noche y día
Qui enregistre nuit et jour
Grillos y canarios
Criquets et canaris
Martillos, turbinas, ladridos, chubascos
Marteaux, turbines, écorces, averses
Y la voz tan tierna de mi bien amado.
Et la voix si douce de mon bien-aimé
Gracias a la vida
Merci à la vie
Que me ha dado tanto
Qui m'a tant donné
Me ha dado el sonido
Elle m'a donné le son
Y el abecedario
Et l'alphabet
Con él las palabras
Avec lui les mots
Que pienso y declaro
Que je pense et déclare
"madre, amigo, hermano"
''mère, ami, frère''
Y luz alumbrando la ruta del alma del que estoy amando
La lumière illuminant la route de l'âme de celui que j'aime
Gracias a la vida
Merci à la vie
Que me ha dado tanto
Qui m'a tant donné
Me ha dado la marcha
Elle m'a donné la marche
De mis pies cansados
De mes pieds fatigué
Con ellos anduve
Avec eux j'ai marché
Ciudades y charcos
Villes et flaques d'eau
Playas y desiertos, montañas y llanos
Plages et desert, montagnes et lac
Y la casa tuya, tu calle y tu patio.
Et ta maison, ta rue et ta cour
Gracias a la vida
Merci à la vie
Que ma ha dado tanto
Qui m'a tant donné
Me dio el corazón
Elle m'a donné le cœur
Que agita su marco
Qui agite son cadre
Cuando miro el fruto
Quand je regarde le fruit
Del cerebro humano
Du cerveau humain
Cuando miro el bueno tan lejos del malo
Quand je regarde le bien si loin du mal
Cuando miro el fondo de tus ojos claros.
Quand je regarde le fond de tes yeux clairs
Gracia a la vida
Merci à la vie
Que me ha dado tanto
Qui m'a tant donné
Me ha dado las risas
Elle m'a donné les rires
Y me ha dado el llanto
Et m'a donné les pleurs
Así yo distingo
Ainsi je distingue
Dicha de quebranto
[Telles des blessures]
Los dos materiales que forman mi canto
Les deux [matières] qui forment mon chant
El canto de todos que es el mismo canto
Le chant de tous qui est le même chant
El canto de todos que es mi propio canto
Le chant de tous qui est mon propre chant
¡Gracias a la vida !
¡Merci à la vie !
Traduction de Mercedes Sosa, à l’exception des mots entre les deux crochets ([…]) dans la dernière strophe, que j’ai retraduis pour une meilleure compréhension du texte (B.G.)
Publié le 25 Septembre 2021 par Bernard Giusti dans Anthropologie, Chansons, Ma bibliothèque, Photos, Vidéos, sciences humaines, bernardgiusti
Préface de Keita Fodeba suivie des très belles photographies de Michel Huet.
L'une de ces photographies m'a inspiré le vitrail que j'avais composé pour la couverture de mon recueil, "Les ailes" (éd. de L'Ours Blanc).
En dehors de leur qualité esthétique, les photographies de Michel Huet constituent un remarquable témoignage anthropologique.
Keita Fodeba, est un poète, écrivain, homme politique, dramaturge, compositeur et chorégraphe guinéen (1921-1969).
« Né à Siguiri le 19 janvier 1921, il crée en 1948 un orchestre nommé Sud Jazz. Il suit des études de droit à Paris, puis retourne en Guinée où il fonde les Ballets africains en 1950. Simultanément, il publie un recueil de Poèmes africains (1950) et un roman intitulé Le Maître d’école (1952).
Engagé politiquement, il rejoint Sékou Touré en 1956. En 1961, il est nommé ministre de la Défense nationale et de la Sécurité, chargé de découvrir et de réprimer les complots (véritables ou supposés) dont Sékou Touré pourrait être victime.
En 1969, accusé lui-même de complot, Keita Fodeba est arrêté et incarcéré au camp Boiro, qu'il aurait lui-même contribué à créer. Soumis à la « diète noire » (privation d’eau et de nourriture), il est fusillé le 27 mai 1969. » (source : Wikipédia)
C’est surtout par les « Ballets de Keita Fodeba » qu’il se fera connaître. En créant les Ballets africains, il ouvre la culture africaine sur le monde. Ses enregistrements musicaux, issus de toutes les contrées d’Afrique, constituent elles aussi un témoignage anthropologique musical incontournable. Par la suite, de nombreux musiciens et chanteurs africains s’en inspireront. (BG)
« Née avec la lutte des peuples africains pour l’affirmation de leur identité culturelle à la veille des indépendances, Les Ballets Africains de Keïta Fodéba s’illustrent dès le début comme porte-parole de la culture et de l’art africains à travers le monde en présentant son premier spectacle au Théâtre de l’Etoile des Champs-Elysées à Paris, en France, en novembre 1952. De 1948 à 1958, Les Ballets Africains de Keïta Fodéba participent largement à la diffusion de la culture africaine en parcourant l’Afrique et l’Europe de l’Ouest et de l’Est (URSS). Avec l’indépendance de la République de Guinée le 2 octobre 1958, Keïta Fodéba rentre au pays et met la troupe à la disposition de la jeune République, sous le nom de Les Ballets Africains de la République de Guinée. Institution culturelle sous tutelle du Ministère de la Culture, avec un statut de compagnie nationale de danse, de musique, de chorégraphie et de théâtre, Les Ballets Africains de Guinée ont accueilli des artistes de talent, dont l’époustouflant vocaliste Kouyaté Sory Kandia surnommé “la voix d’or du Mandé”, le virtuose de la guitare Kanté Manfila et le joueur de kora Bakary Sissoko, etc. Ils sont la toute première troupe de ce genre et offrent au monde entier l’expression traditionnelle des valeurs culturelles, morales et intellectuelles de la société africaine…
Le grand mérite de Keïta Fodéba, co-auteur de l’hymne national de la Guinée avec Jacques Cellier et initiateur de l’orchestre féminin Les Amazones, a été de former une troupe homogène composée d’artistes venant de toutes les contrées africaines et capables de donner un spectacle authentique africain. Soucieux de montrer au monde entier les vraies valeurs du continent, Les Ballets Africains vont alors exploiter et faire revivre l’immense et riche héritage du patrimoine culturel et artistique lié à l’histoire des civilisations africaines, et s’afficher comme l’une des meilleures troupes internationales. Ils seront la première troupe à se produire sur le podium de l’ONU à New York, aux Etats Unis, à l’occasion de la célébration de l’“Année Internationale des Droits de l’Homme” en 1968. » (source : Afrisson.com)
'' N´balia '' ( Folklore Soussou )
https://www.youtube.com/watch?v=isj9YSM1n0M
« Le Maitre d’Ecole » (1952), texte de Keita Fodeba
https://www.youtube.com/watch?v=NUgjxWAyXEQ
Publié le 21 Septembre 2021 par Bernard Giusti dans Poésie, Peinture et dessins, bernardgiusti, Traductions
Publié le 20 Septembre 2021 par Bernard Giusti dans Anthropologie, Astronomie
Publié le 15 Septembre 2021 par Bernard Giusti dans Poésie
Née à Venise, arrivée à 5 ans en France où son père est médecin et astrologue à la cour du roi Charles V, Christine de Pizan fut la première femme à avoir vécu de sa plume, mais également à avoir combattu pour l’égalité d’accès à l’éducation. Elle est considérée comme une poétesse pré-féministe depuis que les mouvements féministes américains des années 1960 l'ont faite sortir de l’oubli. A la suite d'un veuvage précoce, Christine de Pizan décide à 25 ans de ne pas se remarier ni de se retirer dans un couvent, s’opposant en cela aux conventions de son époque. En matière littéraire, sa principale révolution concerne l’amour courtois. Elle va s'attacher à montrer que cette construction poétique chantée par les troubadours, qui prône un amour devant s’arrêter avant l’acte sexuel, n'est qu'un mensonge. Elle met en garde les femmes contre la tromperie de la fin’amor, et témoigne au contraire de la réalité tant psychologique que physiologique à laquelle sont soumises celles-ci. Cette émission propose de découvrir l'œuvre abondante de Christine de Pizan, faite de récits en prose ou en vers, de lais, de rondeaux, de ballades en particulier les Cent Ballades d’Amant et de Dame écrits aux alentours de 1410. [résumé France Culture]
La grant doulour que je porte
La grant doulour que je porte
Est si aspre et si tres forte
Qu'il n'est riens qui conforter
Me peüst ne aporter
Joye, ains vouldroie estre morte.
Puis que je pers mes amours,
Mon ami, mon esperance
Qui s'en va, dedens briefs jours,
Hors du royaume de France
Demourer, lasse ! il emporte
Mon cuer qui se desconforte ;
Bien se doit desconforter,
Car jamais joye enorter
Ne me peut, dont se deporte
La grant doulour que je porte.
Si n'aray jamais secours
Du mal qui met a oultrance
Mon las cuer, qui noye en plours
Pour la dure departance
De cil qui euvre la porte
De ma mort et que m'enorte
Desespoir, qui raporter
Me vient dueil et emporter
Ma joye, et dueil me raporte
La grant doulour que je porte.
Or est venu le très gracieux moys de May
Or est venu le très gracieux moys
De May le gay, ou tant a de doulçours,
Que ces vergiers, ces buissons et ces bois,
Sont tout chargiez de verdeur et de flours,
Et toute riens se resjoye.
Parmi ces champs tout flourist et verdoye,
Ne il n'est riens qui n'entroublie esmay,
Pour la doulçour du jolis moys de May.
Ces oisillons vont chantant par degois,
Tout s'esjouït partout de commun cours,
Fors moy, helas ! qui sueffre trop d'anois,
Pour ce que loings je suis de mes amours;
Ne je ne pourroye avoir joye,
Et plus est gay le temps et plus m'anoye.
Mais mieulx cognois adès s'oncques amay,
Pour la doulçour du jolis moys de May.
Dont regreter en plourant maintes fois
Me fault cellui, dont je n'ai nul secours;
Et les griefs maulx d'amours plus fort cognois,
Les pointures, les assaulx et les tours.
En ce doulz temps, que je n'avoye
Oncques mais fait; car toute me desvoye
Le grand desir qu'adès trop plus ferme ay,
Pour la doulçour du jolis moys de May.
Publié le 13 Septembre 2021 par Bernard Giusti dans Histoire
La Compagnie des Indes Orientales, entreprise de colonisation, est créée en 1664. Louis XIV lui concède en fief « Madagascar et les îles circonvoisines… pour en jouir en toute propriété, seigneurie et justice… » . Cependant, il lui est « très expressément défendu de vendre aucuns habitans originaire du pays comme esclaves, ni d’en faire trafic sous peine de la vie ».
Cette interdiction n’empêchera pas l’esclavage d’être implanté à Bourbon dès les premiers temps du peuplement permanent de cette île. La plupart des premiers esclaves y sont amenés par des pirates. Au départ, il s’agit d’ « esclaves de case », c’est-à-dire de serviteurs. Ils sont peu nombreux et les relations entre eux et leurs maîtres sont des rapports interpersonnels de domination/soumission absolue fondés sur la force et ne s’appuyant sur aucune règle juridique.
Une évolution d’importance s’opère quand l’esclavage se généralise et qu’une grande partie de la population libre possède des esclaves. Il devient alors nécessaire pour les autorités publiques de créer des règles officielles pour déterminer les relations entre esclaves et maîtres. C’est ainsi que se forme « l’esclavagisme », système économique et social doté d’une superstructure juridico-politique et d’un appareil de répression contre les esclaves. Le premier texte juridique s’appliquant à Bourbon et instaurant subrepticement le système esclavagiste est une ordonnance promulguée en 1674. Elle déclare dans son article 20 : « Défense aux Français d’épouser des négresses, cela dégoûterait les Noirs du service et aux Noirs d’épouser des Blanches, c’est une confusion à éviter » .
Deux remarques s’imposent :
Par la suite, avec l’extension de l’esclavagisme, les superstructures juridiques se développent : les textes juridiques se multiplient pour élargir les droits des maîtres sur leurs esclaves et organiser la répression de ces derniers.
Un troisième stade de développement de l’esclavage intervient quand les esclaves ne sont plus utilisés comme partenaires sexuels ou serviteurs mais employés régulièrement dans la production agricole. Le système esclavagiste fonctionne alors comme base d’un mode de production esclavagiste. Tant que l’activité des esclaves consiste simplement à produire des vivres pour la consommation immédiate (agriculture de subsistance), le mode de production esclavagiste reste marginal car les besoins en nourriture sont limités et la population très peu nombreuse : en 1689, La Réunion ne compte que 212 habitants libres (hommes femmes et enfants) et 102 esclaves.
Une quatrième évolution se produit à partir de 1719. En effet, une nouvelle Compagnie des Indes est créée qui décide de développer la production du café à Bourbon. Son objectif est d’exploiter le travail des esclaves pour en tirer le plus grand profit monétaire possible en vendant le café en Europe à des prix de monopole. En 1723, pour organiser plus efficacement l’exploitation de la main-d’œuvre servile, un Code Noir est promulgué qui vient remplacer toutes les règles juridiques antérieures concernant les rapports entre maîtres et esclaves. Afin de maximiser ses profits, la Compagnie va alors pratiquer en grand la traite des esclaves dont la plupart sont achetés à Madagascar pour alimenter en main-d’œuvre La Réunion mais aussi Maurice dont la France a pris possession. Si jusqu’en 1728, la traite n’avait apporté que 5 000 esclaves, de 1729 à 1768 elle en ramène 40 000, puis 80 000 entre 1769 et 1793. Le mode de production esclavagiste de profit devient alors la base économique du système social de La Réunion.
En 1723, pour organiser plus efficacement l’exploitation de la main-d’œuvre servile, un Code Noir est promulgué qui vient remplacer toutes les règles juridiques antérieures.
La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, qui avait proclamé dans son article 1 que « les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits… » , impliquait la suppression de l’esclavage puisque les Noirs appartiennent à l’espèce humaine. En application de cet article, en 1794 :
« La Convention Nationale déclare que l’esclavage des Nègres dans toutes les Colonies est aboli ; en conséquence elle décrète que les hommes, sans distinction de couleur, domiciliés dans les colonies, sont citoyens Français, et jouiront de tous les droits assurés par la constitution » .
Mais à La Réunion, l’esclavage est intégralement maintenu car les maîtres réussissent à faire échec à cette abolition et il n’y a pas de révolte d’esclaves. Puis en 1802 tout redevient comme avant la Révolution quand Napoléon rétablit officiellement l’esclavage et la traite dans toutes les colonies françaises.
En 1815, après la défaite de Waterloo, Napoléon est définitivement vaincu et, concernant l’esclavage, il doit se plier à la convention de Vienne qui abolit la traite.

Cette abolition aurait dû ouvrir à La Réunion une profonde crise du mode de production esclavagiste car les esclaves décédés, ou trop vieux pour continuer à travailler, ne pouvaient plus être remplacés par l’importation de nouveaux esclaves. Mais cette crise ne se produit pas car une intense traite clandestine se met en place qui permet d’alimenter les plantations en travailleurs serviles : ceux-ci, qui étaient 49 400 en 1815, sont 71 000 en 1830 !
Cependant, à partir de la fin des années 1820, un tournant s’amorce : la lutte contre la traite clandestine gagne beaucoup en efficacité. Celle-ci n’apportant plus guère de nouveaux esclaves, le mode de production esclavagiste entre alors en crise : le nombre des esclaves baisse régulièrement et ceux-ci ne sont plus que 60 000 en 1848. Dès 1827, manquant de main-d’œuvre servile, La Réunion commence à importer des engagés.
Avant l’Abolition de 1848, l’esclavage était largement prédominant et les engagés peu nombreux. Exposés aux mêmes conditions de travail que les esclaves qui travaillaient à leurs côtés, les premiers engagés indiens se révoltèrent. Le gouvernement fut obligé de les rapatrier et d’interdire aux planteurs d’en recruter d’autres. Ceux-ci ont alors engagé des Chinois. Surexploités, ceux-ci n’ont pas tardé à se révolter conduisant le gouvernement à interdire tout recrutement de nouveaux engagés chinois. En 1848, à la veille de l’Abolition, le nombre d’ouvriers contractuels ne dépassait pas 984 au milieu de 60 000 esclaves.
Une intense traite clandestine se met en place qui permet d’alimenter les plantations en travailleurs serviles : ceux-ci, qui étaient 49 400 en 1815, sont 71 000 en 1830 !
Après l’Abolition, pour recruter des engagés, les planteurs, aidés par les pouvoirs publics, avaient ouvert des marchés du travail surtout dans les comptoirs que la France possédait en Inde. Venaient d’eux-mêmes s’y présenter des miséreux, démunis de tous moyens de subsistance qui, librement, offraient leur force de travail contre un salaire et acceptaient d’aller travailler à La Réunion. Les recruteurs retenaient ceux qui les intéressaient (hommes forts, jeunes, bien portants) et passaient avec eux des contrats de travail où étaient définis la durée de l’engagement, les conditions de travail ainsi que les salaires en nature (soins de santé, nourriture, logement) et en monnaie. Des textes officiels organisaient le transport de ces travailleurs vers La Réunion. Toutes les caractéristiques du salariat sont ici réunies et il est donc possible d’affirmer que l’engagisme n’est rien d’autre qu’un salariat et ne peut, en aucune manière, être assimilé à un esclavage ou à un servage.
En effet, du point de vue juridique, l’esclave n’est qu’un « meuble » appartenant à un maître, ce qui n’est pas le cas de l’engagé qui est un homme libre. Le serf, quant à lui, est une personne qui s’est placée ou bien a été placée de force sous la domination d’un seigneur. Il est juridiquement attaché à un lopin, doit travailler gratuitement sur les terres du seigneur, effectuer des corvées, livrer des produits… L’extorsion du surproduit ou du surtravail opéré par le seigneur s’appuie sur des moyens extra-économiques : la violence, le « droit ». Rien de tel dans le cas du salariat où l’exploitation du travailleur est réalisée en faisant uniquement jouer les mécanismes du marché : achat et vente de la force de travail, réalisation marchande du produit qui permet l’appropriation du profit. Le mécanisme de l’exploitation est donc strictement économique.
Si l’engagisme est bien un salariat, celui-ci présente cependant une différence fondamentale avec celui que nous connaissons actuellement. Dans le capitalisme moderne, les salariés peuvent démissionner et les employeurs peuvent les licencier. On a donc affaire à un salariat « libre » . Rien de tel avec l’engagisme : la durée du contrat de travail était de 5 ans et il était impossible pour l’engagé de le rompre. On a donc affaire à un « salariat contraint » . Pourquoi ce salariat spécifique ? Un salariat libre ne pouvait pas être institué au lendemain de l’Abolition parce que les employeurs, qui avaient engagé des capitaux pour recruter et ramener des ouvriers jusqu’à La Réunion auraient risqué de les perdre une fois ceux-ci arrivés dans l’île. Leurs capitaux auraient été engloutis pour rien. Pour des raisons évidentes de tranquillité publique, l’État avait aussi intérêt à organiser le salariat sous la forme d’un salariat contraint.
L’intérêt du concept de « salariat contraint » est, entre autres, de permettre d’expliquer rationnellement la naissance du petit commerce à La Réunion. En effet, contrairement aux esclaves et aux serfs, les engagés recevaient un salaire en monnaie. Une demande solvable a donc pu s’exprimer et créer un nouveau marché. Des petits commerçants chinois et indo-musulmans se sont alors progressivement implantés à La Réunion pour offrir des biens de faible valeur, des produits alimentaires… aux engagés qui constituaient une nouvelle clientèle. C’est ainsi que ces commerçants ont pu débuter une accumulation de capital commercial. Leurs descendants dominent aujourd’hui l’économie de l’île.
Les concepts de servage et de servilisme utilisés par certains chercheurs pour désigner l’engagisme sont insuffisants parce qu’ils ne mettent en évidence qu’un seul aspect de l’engagisme : la domination du planteur sur l’ouvrier contractuel. Ils ne peuvent rendre compte de la nouvelle dynamique historique impulsée par le salariat qui apparait à La Réunion sous la forme du salariat contraint.
L’Abolition de l’esclavage est intervenue à La Réunion le 20 décembre 1848. Pour éviter que les planteurs ne manquent de main-d’œuvre, un régime de travail obligatoire, d’une durée de deux ans et s’appliquant aux affranchis fut instauré qui les transforma en engagés. Beaucoup désertèrent ou mirent un terme à leur engagement forcé en 1851.
La pénurie de main-d’œuvre s’installant, les planteurs cherchèrent à développer les recrutements d’ouvriers contractuels dans les comptoirs français de l’Inde. Ils organisèrent la reproduction de cette force de travail en utilisant un système de pompe aspirante et refoulante : les planteurs rapatriaient les engagés qui refusaient de renouveler leur contrat de travail ou qui étaient trop usés pour continuer à travailler efficacement et les remplaçaient par des travailleurs frais. Jusqu’en 1860, ce système ne procurait pas aux planteurs suffisamment d’ouvriers car les comptoirs français étaient peu peuplés et que les Anglais refusaient d’ouvrir les territoires indiens sous leur contrôle.
La tentation était alors de se tourner vers l’Afrique ? Pour éviter la résurgence d’un esclavage qui ne dit pas son nom, le gouvernement avait d’abord interdit tout recrutement sur ce continent. Mais cette interdiction ne dura pas. La pénurie de bras, s’intensifiant, le gouvernement accepta finalement d’autoriser les recrutements des seuls « Noirs en état de liberté préalable » . Autrement dit, il était interdit aux recruteurs d’aller acheter des esclaves en Afrique, puis de les « affranchir » pour ensuite les ramener à La Réunion comme ouvriers « engagés ». Les recruteurs ne pouvaient légalement embaucher que des Africains « nés libres ou libres depuis assez longtemps et non pas au moment du recrutement » .
Il était interdit aux recruteurs d’aller acheter des esclaves en Afrique, puis de les « affranchir » pour ensuite les ramener à La Réunion comme ouvriers « engagés »… La force de travail de ces Africains était sous le contrôle total des planteurs qui les avaient recrutés pour une période indéfinie.
La pénurie de main-d’œuvre s’aggravant davantage, les sucriers de l’île obtinrent du gouvernement l’autorisation des recrutements « par rachat préalable d’esclaves ». Autrement dit, les recruteurs pouvaient maintenant acheter des esclaves africains, les affranchir et leur faire « signer » dans la foulée, des contrats d’engagement. L’application de ces nouvelles dispositions entraîna un afflux considérable d’engagés africains entre 1854 et 1859. Mais quel était le véritable statut économique de ces « engagés » africains ? Leur « contrat de travail » ne mentionnant aucune limite de temps, leurs employeurs pouvaient indéfiniment les maintenir au travail. On a donc affaire à un esclavage économique car la force de travail de ces Africains était sous le contrôle total des planteurs qui les avaient recrutés pour une période indéfinie. C’est seulement à la fin des années 1850, que cette traite esclavagiste déguisée fut interdite et qu’un texte officiel limita à dix ans la durée des engagements.
Afin de mettre un terme à ce système, les Anglais proposèrent au gouvernement français de signer une convention par laquelle la France mettrait fin à la traite esclavagiste ; en « compensation », il leur serait permis de recruter autant d’engagés qu’ils souhaitaient dans les territoires indiens sous contrôle britannique. Cette convention, qui fut signée en 1861, permit de mettre fin à la traite esclavagiste et d’alimenter les colonies françaises en ouvriers contractuels indiens. Ceux-ci restaient des sujets britanniques.
Pour autant, l’esclavage déguisé ne disparut pas du jour au lendemain à La Réunion. En 1874, les « engagés » africains étaient encore près de 21 000 dans l’île. Leur sort était globalement plus misérable que celui des autres engagés. Dans son rapport d’enquête sur les conditions de travail dans les plantations de La Réunion, le commandant Miot constatait que le sort des Africains est vraiment pitoyable. J’en ai vu qui étaient engagés pour dix ans à raison de 10 à 5 F. par mois. Le cœur se serre devant de telles exploitations en comparant le labeur au gage ». Cet esclavage déguisé ne disparut qu’avec le décès de ces « engagés » africains.
SOURCES
– Contribution à l’histoire économique de l’île de La Réunion (1642 – 1848). Editions L’Harmattan, 1998. Je montre notamment la différence entre esclavage, système esclavagiste et mode de production esclavagiste. Vous y trouverez aussi une analyse économique et politique du Code Noir.
– L’économie de l’esclavage colonial (Dir. A. Legris et F. Célimène). Je suis l’auteur du dernier chapitre. Editions du CNRS, 2002.
– Esclavagisme et engagisme à La Réunion et à Maurice. Editions Poisson Rouge, 2016. Livre dans lequel je compare la gestion de ces deux modes de production par les Anglais, à Maurice, et par les Français à La Réunion. Ce qui permet d’expliquer en partie les différences actuelles entre les économies mauricienne et réunionnaise.
– Histoire économique de La Réunion (1849-1881). Editions L’Harmattan, 2004. J’y étudie le dépérissement de l’esclavagisme et la naissance du » salariat contraint » .
Publié le 9 Septembre 2021 par Bernard Giusti dans Histoire, Ma bibliothèque, Photos
De nombreuses photos et des documents d'époque. Témoignage d'une barbarie qui, ne l'oublions pas, n'a jamais disparu, ressurgissant çà et là dans le monde, et nous menace toujours aujourd’hui. "Si l'écho de leurs voix faiblit, nous périrons." (Paul Éluard, cité dans le livre).
La famille Cherrier, importante famille communiste du Cher, a payé un lourd tribut à l’Occupation. Solange et René Cherrier sont les parents de Roger Cherrier, dont j’ai eu l’honneur de publier le témoignage aux Éditions de L’Ours Blanc, « Passé recomposé ». ( http://assocloursblanc.over-blog.com/- catégorie Documents)
Publié le 3 Septembre 2021 par Bernard Giusti dans Chansons, Vidéos
Theodorakis-Farantouri 2 songs from Mauthausen live in Pireaus Greece 1966
Publié le 1 Septembre 2021 par Bernard Giusti dans Ma bibliothèque, Nouvelles, bernardgiusti, Critiques
Ce n’est pas du grand London, mais agréable à lire. Une vision assez simpliste des rapports sociaux.
Dans la première nouvelle, London met en avant une grève générale qui repose avant tout sur la solidarité et l’union des travailleurs, et contraint la bourgeoisie à céder en l’affamant. A la fin, les patrons reprennent leurs habitudes, n’ont rien appris de la « leçon » et sont prêts à recommencer comme avant. Le capitalisme est non réformable. Mais, miser sur une union et une solidarité totale de tous les travailleurs est très utopique, surtout à notre époque !
La seconde nouvelle met en scène un intellectuel de la petite bourgeoisie qui, pour les besoins de ses recherches sociologiques, va se mêler aux travailleurs, travailler avec eux, etc. Au fil des jours, il est de plus en plus partagé entre son monde bourgeois et son attirance pour le monde du travail. Et il change de personnalité selon qu’il est d’un côté ou de l’autre. Docteur Jekyll et Mr Hyde, version lutte des classes. Finalement c’est son amour pour une ouvrière qui le fera basculer définitivement du côté des travailleurs.
Cette seconde nouvelle correspond à un trait de l'écrivain, que l'on retrouve souvent dans le cours de son œuvre. Jack London en effet est sans cesse partagé entre une inclination et une autre, entre un monde et un autre (par exemple nature/civilisation), entre l'engagement et le désir de solitude, etc. Et bien qu'il ait choisi son camp, on le sait, il écrira sur un fil d'équilibriste. Démarche d'un écrivain à la recherche de sa place dans le monde.
Bernard Giusti
Editions Libertalia 2020