Dimanche 20 novembre 2011
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Dans Mon cœur mis à nu, Baudelaire écrivait : « Tout enfant, j'ai senti dans mon cœur deux
sentiments contradictoires : l'horreur de la vie et l'extase de la vie. »
Deux sentiments extrêmes qui posent la problématique des limites dans laquelle s’est située toute l’œuvre du poète. Car
Baudelaire est avant tout quelqu’un qui s’est « enfermé » dans la conception idéaliste religieuse d’une « nature humaine » qu’il ne peut dès lors considérer que comme
irrécupérable. Baudelaire est enfermé dans cette nature qu’il juge portée au mal et à la bassesse.
Campant sur des positions qu’on qualifierait aujourd’hui de « réactionnaires » et « élitistes » (ce
qui évidemment serait une erreur, puisque cela reviendrait à plaquer des valeurs ou une morale actuelles sur une époque passée), il ne croit en aucun progrès possible pour cette nature humaine
(L'Albatros dénonce le plaisir que prend le « vulgaire » à faire le mal, Recueillement dénonce « la multitude vile »), le progrès étant seulement, à la
rigueur, cantonné au progrès mécanique et matériel. En tant qu’homme, Baudelaire ne peut échapper à cette « nature humaine », mais en tant que poète et artiste il peut, par l’esprit,
dépasser cette contingence humaine. Dans le Salon de 1846, il écrit : « La première affaire d'un artiste est de substituer l’homme à la nature et de protester contre
elle. »
Ainsi, vivant dans « l’horreur de la vie » il cherche sans cesse « l’extase de la vie », en premier
lieu à travers la poésie. Le poète est sans cesse pris dans un combat sans fin entre son imperfection d’être humain et son aspiration à un idéal spirituel qui, pour lui, peut seul permettre à
l’animal humain de dépasser sa condition. Dans sa quête incessante de dépassement de soi et d’idéal, ses valeurs seront le Beau, l’imagination (« la reine des facultés »), le
rêve…
Sans cesse à la recherche de ses limites pour pouvoir s’en affranchir, Baudelaire a pratiqué le « dérèglement des
sens » (Rimbaud). Par les paradis artificiels qui lui ouvrent les portes du rêve et de l’imagination, le poète tente d’échapper à une réalité qui ne peut que « le tirer vers le
bas », vers l’affirmation de cette nature insupportable propre à la « la multitude vile ». Par les drogues et le dérèglement des sens, le poète peut passer de son état
d’oiseau maladroit et ridicule lorsqu’il se dandine sur la terre ferme (la réalité) à celui d’oiseau en vol, fier, libre et aux vastes horizons (L’Albatros).
De nombreux poètes, artistes et écrivains, s’engouffreront à la suite de Baudelaire dans ce recours aux paradis
artificiels. Leur quête ne sera pas toujours spirituelle, mais tous auront à cœur, par ce moyen, de « se dépasser », c’est-à-dire de s’affranchir d’un carcan, qu’il soit culturel,
social, moral ou psychique… On pourrait en citer de nombreux, par exemple Henri Michaux ou Jim Morrison... Mais bien sûr, il ne suffit pas d’avoir recours aux paradis artificiels
pour être « baudelairien »…
Par sa problématique des limites, somme toute existentielle, Baudelaire fut sans aucun doute plus
proche de la « multitude » qu’il ne le croyait… Surtout, il sut transcender cet écartèlement permanent qui le hantait pour en faire des poèmes qui resteront parmi les plus beaux de la
langue française.
Dans le poème qui suit, notre ursidé troubadour et ami Pierre Meige rend hommage à Charles Baudelaire, et poursuit dans la voie jadis ouverte par le poète, toujours aussi vivante.
Bernard Giusti
article à paraître dans le numéro 39 de la revue Chemins de Traverse, éd. L'Ours Blanc